Sarkozy derrière les murs, la République devant ses ombres

Nicolas Sarkozy : La France Forte
Eran Menashri, sous licence CC BY-SA 2.0.

En moins de deux semaines, la France a vu ce qu’elle ne voulait plus croire possible : un ex-chef de l’État condamné à cinq ans de prison pour association de malfaiteur. Tandis que la droite crie à « l’humiliation », la justice, elle, fait simplement son travail. Mais derrière les barreaux de la Santé, ce n’est pas seulement Nicolas Sarkozy qui tombe, c’est tout un système de pouvoir qui se fissure.

Le 13 octobre, Nicolas Sarkozy se présente au Parquet national financier. Costume sombre, mine fermée, mutisme d’avocat. À 14 h 30, la nouvelle tombe : l’ancien président de la République, condamné dans l’affaire du financement libyen de sa campagne de 2007, sera incarcéré le 21 octobre à la prison de la Santé.
Cinq ans de prison ferme pour avoir sollicité, et reçu, des millions d’euros du régime de Mouammar Kadhafi, l’homme même dont il ordonnera quelques années plus tard le bombardement, au nom des « droits de l’homme ». L’histoire, ici, a des allures de tragédie et de farce mêlées.

Les grands médias parlent alors avec pudeur : « incarcération symbolique », « respect de la procédure », « décision sans volonté d’humiliation ». On s’émerveille presque de la « normalité » d’un ancien président remis à la justice ordinaire, comme si le simple fait d’être jugé constituait déjà une audace républicaine. Peu de voix rappellent que ce procès est aussi celui d’une ingérence étrangère dans une élection française, que les valises de Tripoli n’ont pas seulement corrompu un homme, mais faussé un scrutin présidentiel.

Seule la presse indépendante, souligne alors ce que les journaux d’ordre taisent : le lien direct entre argent libyen, politique française et guerre en Libye, cette guerre qui, en 2011, a déstabilisé tout le Sahel et dont les conséquences terroristes frappent encore la France.

Le pacte Sarkozy-Kadhafi n’était pas une rumeur

Puis vint le 21 octobre. Une date désormais inscrite dans l’histoire pénitentiaire et politique du pays.
À l’aube, Nicolas Sarkozy franchit le portail gris de la Santé, discrètement, dans une voiture aux vitres fumées. Pas de caméras, pas de cri, pas d’image. Le pouvoir a ses pudeurs, même en chute libre.
Les services pénitentiaires avaient tout prévu : isolement, sécurité maximale, contrôle des communications, fouille « respectueuse ». L’administration parle de « précaution », pas de privilège. Pourtant, à neuf mètres carrés la cellule et zéro codétenu, difficile de ne pas y voir une autre forme de privilège, celui de la solitude choisie plutôt que subie.

Les jours suivants, la droite parlementaire s’indigne.
Bruno Retailleau évoque « une justice politisée ». Éric Ciotti dénonce « l’acharnement judiciaire contre les patriotes ». Valérie Pécresse parle d’« atteinte à la dignité d’un homme d’État ».
Et les plateaux télé de s’emplir de larmes opportunes : les commentateurs rivalisent de pathos pour dépeindre un Sarkozy victime de son passé glorieux.
Rarement la compassion médiatique aura été si bien organisée.

Dans le même temps, des révélations nouvelles émergent : des notes internes du ministère de la Défense de 2007 évoquent des « discussions préliminaires » entre des émissaires français et libyens dès janvier de cette année-là. Autrement dit, le pacte Sarkozy-Kadhafi n’était pas une rumeur, mais un fait diplomatique et politique documenté. Un ex-président français a bel et bien sollicité l’aide financière d’un dictateur accusé d’attentats contre la France, avant de l’abattre quand il devenait gênant.
Douze jours pour que l’histoire boucle son cercle : la compromission, le mensonge, la chute.

Les contradictions et les mensonges

En 2007, la France est alors déjà en guerre larvée contre le terrorisme international. Et pourtant, dans l’ombre, les émissaires de Sarkozy traitent avec l’un des pires criminels que la République ait connus : Abdallah Senoussi, chef des services secrets libyens, beau-frère de Kadhafi.
Cet homme a été condamné à la réclusion criminelle à perpétuité par la justice française pour son rôle dans l’attentat du vol UTA 772, abattu en plein ciel en 1989, causant 170 morts, dont 54 Français.
La France l’a jugé, condamné, recherché. Et quinze ans plus tard, elle a laissé son ministre de l’Intérieur, puis son président, le recevoir comme interlocuteur.

Depuis douze jours, le camp sarkozyste s’emploie à réécrire le réel.
Le récit officiel ? « Une justice d’exception », « un symbole républicain dévoyé », « une vengeance politique ».
Mais la vérité, elle, s’écrit dans les jugements, les comptes bancaires, les courriels, les carnets saisis.
La droite hurle au complot judiciaire, mais se tait sur les 50 millions d’euros libyens versés en liquide à la campagne 2007. Elle fustige « l’acharnement médiatique », mais occupe tous les plateaux pour le dire.
Elle invoque la morale, tout en réhabilitant l’immoralité d’État.

Sarkozy lui-même, dans ses dernières déclarations avant son incarcération, martelait : « Je suis innocent, je n’ai jamais trahi mon pays. »
Mais quel mot employer, sinon trahison, quand un candidat à la présidence pactise avec un régime ennemi pour conquérir le pouvoir ?
Et quel mot employer, sinon mensonge d’État, quand ce pacte se double d’une guerre justifiée au nom des valeurs qu’on avait soi-même vendues ?

Dans cette farce tragique, le cynisme atteint un sommet : les mêmes qui prônent la fermeté pénale pour les jeunes de banlieue s’émeuvent aujourd’hui des « conditions indignes » d’un ex-président logé seul, avec douche, téléphone et salle de sport.
La morale, ici, n’est plus qu’un argument de circonstance.

« La République doit être assez forte pour juger les puissants comme les faibles »

Face à ce grand cirque de l’indignation sélective, la gauche, elle, tente de ramener le débat à l’essentiel : la justice sociale, politique et démocratique.
Jean-Luc Mélenchon a parlé d’un « séisme moral » et rappelé que « la République doit être assez forte pour juger les puissants comme les faibles ».
Fabien Roussel a souligné la nécessité d’« un grand ménage dans le financement politique et les liaisons dangereuses avec les régimes autoritaires ».
Les collectifs anticorruption, comme Anticor ou Transparency France, réclament une réforme en profondeur de la loi sur le financement des campagnes, le contrôle indépendant des fonds politiques et l’interdiction totale de tout lien opaque avec des États étrangers.
Dans les syndicats et associations, on rappelle que la corruption des élites est aussi une forme de violence sociale, celle qui détruit la confiance et légitime toutes les autres injustices.

L’enjeu, désormais, dépasse la personne Sarkozy : il s’agit de refonder la démocratie sur la transparence et la souveraineté réelle, face aux puissances d’argent, mais aussi face aux ingérences extérieures.
Et si cette affaire avait au moins une vertu, ce serait celle-là : rappeler que l’État n’est pas un patrimoine personnel, mais un bien commun.

Quand la justice franchit le Rubicon

La France a longtemps fermé les yeux sur les affaires de ses puissants, préférant l’oubli à la honte.
Le 21 octobre 2025, les yeux se sont entrouverts. Un ancien président est entré en prison, et avec lui tout un pan du vieux monde politique.
Mais ne nous y trompons pas : l’incarcération de Nicolas Sarkozy ne marque pas la fin de l’impunité – elle en révèle seulement la profondeur.
Car derrière les murs de la Santé, c’est toute une classe dirigeante qui devrait s’interroger sur sa propre santé morale.

Si la justice enferme les corps, c’est à la vérité d’enfermer les mensonges.
Et si le pouvoir ment encore, alors dire la vérité devient, plus que jamais, un acte politique.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour en haut